Jurée d'un jour #3

Publié le par elodie

Après le déjeuner, moment que l’on peut passer avec qui on veut, à la condition de ne pas parler de l’affaire, l’audience reprend avec l’audition des premiers témoins. La sœur et la mère de l’accusée se suivent à la barre et leurs mots sont vraiment poignants, entre amour pour Amélie et culpabilité de n’avoir pas su la comprendre ou l’aider. Même le témoignage du gendarme qui est allé chercher le corps de l’enfant et a recueilli la dépostions de l’accusée est émouvant.


La présentation du dernier expert de la journée, le médecin légiste, ne va pas détendre l’atmosphère. C’était un des moments que je redoutais le plus dans cette fonction de jurée, peut-être parce qu’ils s’agit d’un des passages obligés des films ou romans policiers. Merci Dr Scarpetta ! Je craignais donc les descriptions aussi tranchantes et glaciales qu’un scalpel, la présentation de photos. Je ne crois pas que j’aurais pu le supporter. Heureusement, on a évité le pire : pas de photos, et des descriptions assez brèves. Il a beaucoup été question du déni de grossesse encore cette fois.


Bien évidemment, impossible d’échapper au compte-rendu de l’autopsie qui a montré qu’il s’agissait d’un bébé né à terme et qu’il avait respiré. La femme médecin légiste a également évoqué la cause de la mort (asphyxie), mais elle nous a aussi appris que le bébé avait encore son cordon ombilical, auquel était relié un morceau de placenta. Cette information, apparemment anodine, est l’une de celle qui a le plus souligné l’horreur du moment. Elle révèle d’abord que pour se séparer de l’enfant à peine sorti de son ventre, l’accusée a tiré de toutes ses forces sur le cordon. Mais elle signifie aussi qu’elle a encouru aussitôt un risque vital : le placenta saignant abondamment, il peut provoquer des hémorragies s’il ne sort pas dans sa totalité et intact de l’utérus. C’est la cause principale de décès des jeunes femmes lors d’un accouchement.


C’est ensuite le retour des témoins familiaux, avec la belle-mère de l’accusée puis son compagnon. C’est ce témoignage je crois qui a le plus touché les jurés et les juges. En tout cas, moi, il m’a abasourdie et assommée. Non pas à cause de la douleur d’un homme qui aime sa compagne en dépit de ce qu’elle a fait ou de celle d’un père dont le bébé est mort avant même qu’il puisse le voir. Mais parce que en dépit de l’amour indéniable qu’il a pour elle et son fils, il ne l’a jamais entourée, épaulée, comprise.


Ce jeune homme, comme on le voit à la barre, est absolument incapable de communiquer. Ça ne justifie rien bien sûr, si toutes les femmes dont le mari est peu présent en arrivaient là, l’infanticide serait monnaie courante. Pourtant là, ça dépasse le manque de communication, comme le montre sa version de la fameuse nuit, à travers les mots que le président est parvenu à lui extirper.


Couché sur le canapé parce que sa compagne était malade, il dort suffisamment profondément pour ne pas l’entendre accoucher, pour ne pas entendre le cri du bébé, pour ne pas se rendre compte de ses va-et-vient. Il ne se réveille qu’en l’entendant chuter dans le couloir, à son retour du garage. Il va la voir, elle est encore sur le sol du couloir, avec du sang sur son peignoir. Il lui propose d’appeler les secours, elle refuse en lui expliquant qu’elle vient de faire une fausse couche. Il lui propose de la ramener dans son lit, mais là aussi elle refuse, parce que « le froid du carrelage lui fait du bien ». Il propose, mais il ne va pas plus loin. Il ne l’interroge pas davantage, ne prend pas sur lui de téléphoner aux pompiers, ne reste pas à ses côtés. Non. Il retourne se coucher sur le canapé jusqu’au lendemain matin où il part travailler. Alerté par sa mère venue s’occuper de leur petit garçon de 13 mois, il rentre chez lui, et retrouve sa compagne en pleurs qui lui dit « j’ai honte ». Persuadé qu’elle a honte pour sa fausse-couche (!!!), il tente de l’apaiser à ce sujet puis appelle les secours puisque cette fois, elle accepte d’aller à l’hôpital.


Je suis consternée par ce que j’entends et je ne peux comprendre aucune de ses réactions, ni au moment des faits, ni son absence totale de colère ou de rancœur à l’égard de sa compagne, ni sa vision de l’avenir quand interrogé à ce sujet il déclare vouloir tourner la page. Reconstruire, oui, continuer à vivre oui, mais tourner la page ! Je ne suis pas la seule à être atterrée : le président ne peut s’empêcher de lui demander pourquoi il a refusé de suivre une psychothérapie ces derniers mois, alors même que sa compagne ressentait les bienfaits de ce suivi pour elle et était demandeuse d’une prise en charge commune.

Publié dans Ma p'tite vie de fille

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Ashley 02/12/2008 18:09

Wah
J'ai rattrapé tout mon retard d'un coup. Bah ça en fiche un, de coup.
Ca doit être super dur d'abord d'encaisser tout ça et ensuite de faire la part des choses, mettre d'un côté les sentiments et de l'autre le reste.

Un bisou en passant

elodie 03/12/2008 09:40


Oui, j'ai eu du mal, c'est sûr. Mais tous les jurés n'ont pas réagi de la même façon. Et merci pour le bisou ;-)


freesia 01/12/2008 09:55

peut-être se dit-il que c'est trop tard puisque le mal est fait...
peut-être est-il sous l'emprise des autres pour ne pas savoir prendre ses responsabilités à ce point...
tout cela est angoissant en tout cas.
et toi, comment sors-tu d'une telle journée?
et au fait, comment fait-on pour parler de tout sauf de l'affaire, le midi?
biz

elodie 01/12/2008 15:25


J'ai été très mal pendant qq jours, mais ça va mieux aujourd'hui. C'est la thérapie par l'écriture ;-) Bisous