Jurée d'un jour #4

Publié le par elodie

Tous les intervenants de la journée sont passés à la barre. Il ne reste plus que l’interrogatoire de l’accusée elle-même, et ce sera au tour de l’avocat général et de l’avocat de la défense de conclure les débats.


Debout à sa place, l’accusée répond aux questions du président. Depuis le début de l’après-midi, elle est en larmes et je vois les kleenex s’accumuler sur son siège. Quoi qu’elle dise, une chose est sûre, elle a aujourd’hui parfaitement conscience de ce qu’elle a fait. Elle en a conscience depuis le moment où elle a avoué à son compagnon, « j’ai honte », celui où elle a dit à sa sœur « je veux mourir pour ce que j’ai fait », à l’hôpital. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la peine que nous allons décider. Il y a des moments où la justice n’est plus celle que peuvent choisir quelques hommes. Comment « rendre la justice » dans ce genre de cas ?


Une dernière fois, Amélie tente, non pas de convaincre le jury, mais de répondre à ses interrogations. Quel était son état psychologique au moment de son congé parental ? « je me sentais très seule, fatiguée, à bout ». Comment a été prise la décision de faire un deuxième enfant ? Tout l’entourage était au courant de ce souhait chez son compagnon. Mais elle, comment l’envisageait-elle ? « Dans ma tête, je ne me sentais pas prête, mais j’ai quand même arrêté la pilule parce que je savais qu’il voulait un autre enfant ». C’est de là je pense que commence son décrochage de la réalité car dès le moment où elle arrête la pilule, elle se persuade qu’elle ne tombera pas enceinte ? Et cela dure jusqu’au bout « je ne pensais pas à l’accouchement : dans ma tête il n’y avait pas d’accouchement ». Je ne doute pas une seconde qu’elle dise vrai quand elle déclare s’être sentie dans un « désarroi total » au moment de l’accouchement. Pour nier la réalité jusqu’à la fin, elle ne regardera même pas son bébé, et elle n’apprendra son sexe qu’après la découverte du corps.


Cette jeune femme, qui a vécu une première grossesse épanouie, qui est la maman attentive d’un petit garçon de 13 mois, a complètement occulté ces 9 mois. Et son geste horrible est à la fois l’aboutissement et la fin de cette négation  A tel point que une fois la procédure enclenchée à l’encontre de sa mère meurtrière, l’enfant n’était toujours pas inscrit sur les registres de l’état civil. Or si cette formalité n’est pas remplie dans les 3 jours qui suivent la naissance, il faut en faire la demande par lettre au procureur de la République. C’est donc ce qu’a fait l’accusée, en demandant que son fils apporte son nom à elle plutôt que celui de son père. L’avocat de la défense l’interroge « pourquoi avoir voulu qu’il soit inscrit sous votre nom ? » Elle répond la voix contrainte par les sanglots retenus « je lui ai pris la vie, je lui tout pris. La seule chose que j’ai pu lui donner, c’était mon nom ».


Aussitôt, le président demande une suspension de séance et je me précipite vers la sortie, en larmes. Je ne suis pas la seule à être bouleversée, mais je me suis trop impliquée certainement pour me maîtriser. Le président, très protecteur envers « ses » jurés,  a quelques mots de réconfort mais j’ai surtout besoin de la pause qu’il a proposé au meilleur moment.


Dans la salle des délibérations, tout le monde souffle et récupère. La journée est presque terminée, il ne reste plus que le réquisitoire de l’avocat général et la plaidoirie de l’avocat de la défense. « Ça ne devrait pas être trop long », me prévient l’un des juges assesseurs.


Pour moi qui aime tant les mots, ce sont deux exercices dont j’attendais beaucoup au départ. Mais à cette heure, je sais déjà que je serai déçue. L’avocat général fait décidément très peu professionnel et son discours me hérisse. Il revient bien sûr sur le déni de grossesse mais ses paroles sont empreintes d’une vision archaïque de la féminité. De toutes façons je n’attend que la fin : la peine qu’il va demander : ce sera une peine mixte (qui mélangera prison ferme et sursis) : 5 ans, dont deux avec sursis et obligation de soins.


L’avocat de la défense est à peine meilleur. Je n’ai pas d’éléments de comparaison, mais je trouve que sa plaidoirie manque de construction, qu’elle part dans tous les sens. Au bout du compte, il ne demande pas l’acquittement d’Amélie, qui « se reconnaît coupable et veut qu’on la reconnaissable comme telle ». Mais nous incite clairement à ne pas la renvoyer en prison, et la séparer ainsi de son petit garçon de 3 ans, qui a déjà été coupé de sa mère. La parole finale revient à l’accusée qui elle aussi parle de son fils et précise que qu’on que l’on  décide elle vit dans un cauchemar depuis deux ans, et n’en sortira pas. Coïncidence pathétique : dans le hall du palais de justice, on entend un bébé pleurer pendant toute cette plaidoirie.

Publié dans Ma p'tite vie de fille

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victoire 04/12/2008 10:20

oups 3 fois le meme message .... désolé ... ça prouve bien que ça m'a perturbé !

victoire 04/12/2008 10:18

Pfffffffff.... ça me bouleverse ton histoire.... trop trop dur ........

victoire 04/12/2008 10:18

Pfffffffff.... ça me bouleverse ton histoire.... trop trop dur ........

victoire 04/12/2008 10:18

Pfffffffff.... ça me bouleverse ton histoire.... trop trop dur ........

elodie 05/12/2008 16:10


désolée, je ne voulais boulverser personne, mais l'évacuer, ça m'a fait du bien.