Double vie
Il est temps pour moi de passer aux aveux, même s'ils sont difficiles : je mène une double vie depuis plus de 5 ans.
Dans ma vraie vie, celle où tout le monde me connaît, je suis une femme comme une autre, qui n'a pas trop le temps de s'ennuyer entre un mari, 3 enfants, un boulot, une maison. Je suis sociable, j'ai des amis, certains de longue date, d'autres plus récents, une famille avec laquelle je suis très liée même si des kilomètres nous séparent. J'ai un travail qui ne m'isole pas du monde extérieur, je discute avec les gens autour de moi. Je suis un peu comme ces psychopathes qui font l'ouverture du JT et dont leurs voisins disent : « c'était quelqu'un de tout à fait normal, on n'aurait jamais imaginé ça ».
Et pourtant, cela fait 5 bonnes années que j'ai des amis que je n'ai jamais vu « en vrai », que j'asperge mon PC en lui éclatant de rire à la figure, que je communique sans parler, que je rêve régulièrement de personnes qui pour moi n'ont pas de visage réel. C'est la folie du net, celle des forums, des messageries instantanées, de la blogosphère.
Ce qui me rassure, c'est que je ne suis pas la seule dans ce cas là. Nous sommes des centaines, des milliers de femmes (désolée, messieurs, mais pour une fois la parité n'est pas à l'ordre du jour et vous êtes encore bien minoritaires sur ce coup-là) à vivre un pied dans la vie, l'autre dans le virtuel.
Ce qui m'inquiète, c'est que les choses vont plutôt en s'aggravant. Comme si la situation n'était pas assez étrange comme ça, il a fallu que je crée ce blog et que, au lieu de dormir bien sagement, je cogite le soir dans mon lit à ce que je vais bien pouvoir y raconter. Le résultat n'est pas joli à voir. Je me réveille le matin avec les yeux marqués et la voix bougonne, frustrée de ne pas toujours pouvoir aller pousser mes coups de gueule ou parler de mes petits plaisirs et plus encore de ne pas pouvoir lire les délires des autres.
Mais vivre dans deux mondes parallèles n'est pas toujours simple. Si j'en crois mes souvenirs de maths (je triche, j'ai eu droit à des révisions avec ma fille), deux droites parallèles ne se rejoignent jamais. Deux univers parallèles non plus. Ça a l'air bête dit comme ça, mais j'ai parfois tendance à l'oublier.
Alors quand je reçois une amie de longue date, qui me connaît suffisamment pour ne pas douter de ma raison mais qui, elle, n'est pas passée de l'autre côté du miroir, j'oublie parfois les précautions de base. Et au beau milieu de la conversation certains mots m'échappent, j'évoque les bloggeuses, ma dernière conversation sur msn, une recette de « c'est moi qui l'ai fait » et aussitôt j'ai droit à un regard étonné, vaguement inquiet même. Jusqu'à ce qu'un de mes enfants intervienne. « Ah bon, mais t'en as pas, toi des copines d'internet ? » Je me fais peut-être des idées mais là, un bref instant, il me semble bien apercevoir aussi une lueur d'envie dans les yeux de mon amie.